Photo Eric Tabuchi
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CLARENCE, le lion qui louchait
Jochen Dehn, Seulgi Lee, Nicolas Momein, Céline Vaché-Olivieri

Exposition du 02 juillet au 31 août 2014


Il y a des expo­si­tions que l’on peut dif­fi­cile­ment pro­jeter ou imag­iner avant qu’elles ne pren­nent forme, et Clarence, le lion qui louchait fait partie de celles-ci. C’est bien sûr sou­vent le cas me diriez-vous, entre l’inten­tion et la mise en œuvre, un écart se creuse inévitable­ment. Ici plus qu’ailleurs sem­blerait-il, la part d’inconnu n’ayant été à aucun moment par­ti­c­ulière­ment min­imisée, là où on aurait ten­dance à vouloir la con­trôler. Cette marge d’incer­ti­tude s’inscrit dans le désir ini­tial de n’inclure aucune thé­ma­tique pré­cise, pas même de dis­cours con­ver­gents entre les artistes de l’expo­si­tion, que viendrait souder l’util­i­sa­tion de médiums spé­ci­fiques.

Pourquoi cette insécu­rité ? Sans doute pour provo­quer du décalage, et réin­tro­duire dans la dis­cus­sion cette fameuse vision double que sug­gère le stra­bisme dont est atteint Clarence, le très attachant lion de la série des années soix­ante, Daktari. Le titre a suffi à rap­peler aux artistes l’exis­tence d’une con­frérie de loucheurs - depuis notre roi de la jungle à l’écrivain Jean-Paul Sartre, en pas­sant par la chanteuse pop­u­laire Dalida - ou pour le dire autrement de fig­ures emblé­ma­tiques de l’accom­plisse­ment d’un exer­cice du regard qui se joue des repères habituels. Cet inti­tulé son­nait aussi comme l’amorce d’une his­toire teintée de sur­réal­isme, où dif­férents regards se crois­eraient, celui des vis­i­teurs avec celui des artistes, mais aussi celui des hommes avec celui d’une vie sauvage. Soit, l’hypothèse d’une vie par­al­lèle qui inverserait les rap­ports intérieur/extérieur, regardé/regardeur, où le trouble se joue en effet à double sens, à la fois pour celui qui est atteint de stra­bisme mais aussi pour celui qui lui fait face. On peut ainsi se demander ce que pro­duirait une expo­si­tion qui présente le même syn­drome. Le stra­bisme impli­quant une légère perdi­tion de la pro­fondeur de champ (la vision stéréo­scopique est altérée), la nature des formes deviendrait ainsi moins lis­ible.

Au même titre d’ailleurs que la série Daktari ne fut pas tournée en Afrique, mais à une quar­an­taine de kilo­mètres au nord de Los Angeles, en Californie, dans un refuge d’ani­maux sauvages, l’expo­si­tion exploite l’ambiguïté sur les orig­ines des objets et les références présen­tées, mêlant les occur­rences au chaman­isme, à la nature, ou encore à l’irra­tionnel. Clarence, le lion qui louchait comme un retour à l’essence des choses, à leur car­ac­tère prim­itif, mais selon des arti­fices pro­pres à la puis­sance évocatrice des images. Notamment pour le lion domes­tiqué qui retrouve sa grandeur à travers la nature sauvage du Kenya recon­sti­tuée. Sur cette sur­face vis­ible des images, cette apparence illu­soire, les artistes de l’expo­si­tion lais­sent entrevoir la présence de récits sous-jacents, des pra­tiques rituelles en pas­sant par une autre aven­ture des plantes1 jusqu’à une relec­ture des arts tra­di­tion­nels (dont les Chaek’kori2, pein­tures tra­di­tion­nelles coréennes).

Les artistes réunis recherchent une cer­taine har­monie entre des espaces ambiva­lents, entre le loin­tain et le proche, le dedans et le dehors, qu’il s’agisse des cou­ver­tures-proverbes ou des armes-proies de Seulgi Lee, des micro-archi­tec­tures de Nicolas Momein, des paysages com­pos­ites de Céline Vaché-Olivieri, des recon­sti­tu­tions à la fois héroïques et dérisoires de Jochen Dehn. Des paysages dans le paysage se dessi­nent. A la fois frag­ment et tout. Selon le principe même du cinéma : sug­gérer l’ailleurs à travers la con­sti­tu­tion d’un espace aux con­tours définis, réc­on­cilier l’ailleurs avec l’ici.

Solenn Morel

1. L’aven­ture des plantes est une série doc­u­men­taire de Jean-Marie Pelt et Jean-Pierre Cuny.
2. Chaek’kori : pein­tures sur papier dont le style se fixe au XVIIIème. Elles représen­tent les objets du lettré et divers motifs déco­ratifs.