Apéro doc n°24 / Réinventer le réel
Jeudi 4 février 2016

Virginie Yassef ou Installations plus "mobi­les qu’immo­bi­les"
De Frédéric Ramade
6 mins, 2013
Production : L’Atelier A, Arte France Développement - ADAGP

Virginie Yassef crée des œuvres comme on com­mence un conte : sans savoir s’il finit bien. Il y a d’abord les titres dont cer­tains sont qua­si­ment pro­gram­ma­ti­ques. Ainsi celui de cet éléphant de bois – à moins que ce ne soit un mam­mouth -, cons­truc­tion à la forme sty­li­sée impo­sante, qua­si­ment gran­deur nature, mais sans natu­ra­lisme aucun, dont le titre dit que "Pour le réveiller, il suffit d’un souf­fle …" (2008). Sa pré­sence, tendre et archaï­que, invente une ani­ma­lité, déplace la sculp­ture dans celui de l’ani­misme. "Il y a 140 mil­lions d’années, un animal glisse sur une plage fan­geuse du Massif Central" (2009) brouille tout autant les pistes de cet uni­vers innervé par l’archéo­lo­gie et les pré­mi­ces his­to­ri­ques.

L’empreinte d’une grif­fure de Ptérosaure a ici été repro­duite sur une plaque de poly­sty­rène vert émeraude haute de huit mètres, ou la ren­contre d’un mono­li­the mono­chrome qua­si­ment toté­mi­que et d’un témoi­gnage pré­his­to­ri­que. L’œuvre est comme l’énigme posée par une sphynge, figure mons­trueuse de la mytho­lo­gie, telle un rituel de pas­sage. D’ailleurs Virginie Yassef n’aime pas trop lais­ser son spec­ta­teur en paix, nulle repré­sen­ta­tion devant lui, mais des embus­ca­des, des pièges dans les­quels le faire tomber, voilà ce qu’aime cette artiste qui filme aussi bien qu’elle sculpte ou tisse des ambian­ces. L’une de ses der­niè­res toiles s’appelle "Le châ­teau et l’arai­gnée" (2013), un par­cours au milieu de pou­tres dres­sées ou obli­ques enva­hies de fumée épaisse et ponc­tué de sons de heurts guer­riers. L’artiste a aussi grugé un tronc d’arbre avec Julien Prévieux "L’arbre", (2008), dés­ta­bi­li­sant les repè­res.

Benoît-Marie Moriceau, ini­tia­teur d’une étonnante ren­contre archi­tec­tu­rale
De Frédéric Ramade
7 mins, 2013
Production : L’Atelier A, Arte France Développement - ADAGP

Comme des appen­di­ces de cou­leur, trois tentes d’alpi­niste vien­nent habi­ter à la façade nord aveu­gle de la monu­men­tale Cité Radieuse de Le Corbusier. Installées à des dizai­nes de mètres de hau­teur, elles sou­li­gnent les cou­leurs pri­mai­res des bal­cons des unités d’habi­ta­tion mais leur pré­ca­rité vient sur­tout dés­ta­bi­li­ser la monu­men­ta­lité aussi radi­cale que ras­su­rante de cette mon­ta­gne urbaine pensée par l’archi­tecte suisse.
Emblématique de la pra­ti­que de Benoît-Marie Moriceau, ce projet "Scaling Housing Unit" met en ten­sion et en péril les cer­ti­tu­des véhi­cu­lées par le bâti­ment. Béton contre tex­tile, dura­bi­lité contre urgence, sus­pen­sion contre fon­da­tion, l’élaboration par oppo­si­tion déplace radi­ca­le­ment le regard que pose le spec­ta­teur sur l’œuvre de Le Corbusier. La Cité Radieuse n’est plus un bâti­ment d’habi­ta­tion col­lec­tive, c’est une sculp­ture qui atten­dait jusqu’alors d’être amen­dée et pour­sui­vie par le jeune artiste. Et il est par­ti­cu­liè­re­ment inté­res­sant d’obser­ver que trois peti­tes tentes si fra­gi­les suf­fi­sent à contra­rier ce mons­tre de béton.


Michel Blazy ou quel est le futur pos­si­ble de la pla­nète

De Frédéric Ramade
9 mins, 2012
Production : L’Atelier A, Arte France Développement - ADAGP

Jardin d’inté­rieur pour escar­gots, mosaï­ques en craie fondue, galets de bon­bons Krema, four­mi­lière arti­fi­cielle, sculp­tu­res en papier toi­lette, nouilles de soja, mousse à raser ou cro­quet­tes pour chien, murs de farine ou de purée de légu­mes..., rien n’arrête la fré­né­sie créa­trice de Michel Blazy qui consiste en la récolte puis la mise en forme d’ali­ments péris­sa­bles et autres maté­riaux à usage domes­ti­que.

Le temps, par­fois épaulé de coli­ma­çons, insec­tes, oiseaux ou petits ron­geurs, opère son tra­vail et méta­mor­phose les sculp­tu­res déli­ca­tes et éphémères dont les com­po­sants s’étiolent, s’affais­sent ou se désa­grè­gent au contact de l’air, de la lumière et des varia­tions de climat. Les odeurs qui émanent de la déli­ques­cence de ces "phé­no­mè­nes vivants" et les micro-inci­dents pro­vo­qués par leur trans­mu­ta­tion cons­ti­tuent cette part du hasard inhé­rente à la vie et indis­pen­sa­ble à l’art de Blazy. Un art expé­ri­men­tal, modeste, fra­gile et facé­tieux, dont les réa­li­sa­tions, à l’image de Bouquet Final - une cas­cade de mousse liquide qui se renou­velle chaque matin dans l’ancienne sacris­tie du Collège des Bernardins -, mar­quent le point de départ d’un pro­ces­sus empi­ri­que où la fin ne peut jamais être écrite. Le che­mi­ne­ment des oeu­vres s’ins­crit dans une durée plus ou moins longue, invi­tant à l’obser­va­tion minu­tieuse et à la contem­pla­tion silen­cieuse. Une manière d’appré­hen­der la créa­tion géné­reuse et mer­veilleu­se­ment sin­gu­lière, qui s’ins­crit à rebours des pra­ti­ques domi­nan­tes de mar­chan­di­sa­tion de l’art en oppo­sant au culte de l’objet fini, une esthé­ti­que de l’éphémère, tel le miroir de notre propre vul­né­ra­bi­lité face à l’épreuve du temps.