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Le Menuisier de Picomtal
Suzanne Husky et Aurélie Ferruel & Florentine Guédon
Le Menuisier de Picomtal - From 23 June to 2 September

Exposition du 23 juin au 02 septembre 2018
Vernissage ven­dredi 22 juin 2018 à 18h

Dimanche 24 juin 2018
A 11h, visite guidée de l’expo­si­tion par Suzanne Husky
A 12h30, pique-nique au Jardin, à Saint-André d’Embrun


Un matin d’automne de l’année 2017, alors que la radio dif­fu­sait en fond sonore une émission de France Culture, mon atten­tion fut captée par un nom fam­i­lier depuis mon arrivée dans les Hautes-Alpes : Crots, com­mune proche d’Embrun. Intriguée, je montai le volume, et fut sur­prise d’apprendre que le château de Picomtal dom­i­nant le char­mant vil­lage au bord du lac de Serre-Ponçon abri­tait des écrits de la fin du 19ème siècle dis­simulés au dos de son par­quet. Près de 4000 mots, signés par Joachim Martin, menuisier de son état, rela­tant à travers une série d’anec­dotes et de pen­sées, les mœurs du vil­lage, mais aussi des évènements his­toriques, dont la bataille de Sedan ou encore l’avène­ment de la Troisième République.

Jacques-Olivier Boudon, l’his­to­rien invité ce matin-là, présen­tait son livre Le plancher de Joachim, l’his­toire retrouvée d’un vil­lage français, et retraçait les cir­con­stances dans lesquelles il décou­vrit le journal au début des années 2010 tandis qu’il remon­tait la route Napoléon. Heureux hasard, après une suc­ces­sion de coups de chance. Les 72 phrases du manuscrit auraient en effet pu passer inaperçues, sans l’atten­tion des arti­sans qui tra­vail­laient sur le chantier de réno­va­tion du plancher. Joachim Martin, d’ailleurs, s’adresse régulière­ment à eux par un affectueux Ami lecteur, con­fir­mant l’hypothèse qu’il souhaitait être lu, du moins par ses pairs, mar­quer l’his­toire, une fil­i­a­tion. Ainsi il écrit, « Depuis 55 ans que nous tra­vail­lons ici, nous n’avons rien trouvé qui indique l’his­toire. Pas un coup de plume, ni crayon. Ne fais pas comme eux, écris tou­jours la date, 1880. 1»

Il associe son nom à une date, pour ne plus être anonyme parmi les anonymes, et faire émerger ainsi l’invis­ible. Ceux que l’on n’entend pas, qu’on ne lit pas, car d’autres par­lent, écrivent pour eux. Les gens sim­ples comme on dit. Les rares d’ailleurs à mar­quer leur présence, à porter leur propre voix sont menuisiers, car ils dis­posent toute la journée de crayons et de sup­ports. Mais ça ne suffit pas, c’est ce que Joachim avait com­pris, pour révéler l’invis­ible, il faut d’abord le main­tenir caché, à l’abri : pour l’artisan, ça sera au dos du plancher.

Qu’est-ce que cette décou­verte dit de cette société rurale que l’on tente de figer dans une représen­ta­tion cham­pêtre alors qu’elle est en train de se trans­former rad­i­cale­ment. C’est l’âge d’or des musées d’his­toire naturelle et autres musées ethno­graphiques qui suc­cè­dent aux cab­i­nets de curiosités. Les objets de con­nais­sance du monde sor­tent de leur boite pour être main­tenant mis en scène. A la fin des années 1880, les premiers dio­ramas, exposant les tra­di­tions pop­u­laires, comme la vie ani­male sauvage d’ici ou d’ailleurs, font leur appari­tion. Derrière l’intérêt sci­en­tifique, péd­a­gogique que présen­tent ces dis­posi­tifs, une vision fan­tasmée de la vie exo­tique mais aussi rus­tique est dis­pensée. Supports de pro­jec­tion à l’imag­i­naire, ces recon­sti­tu­tions illu­sion­nistes reflè­tent le souci des nations puis­santes et riches d’illus­trer une vie archaïque men­acée par une indus­tri­al­i­sa­tion crois­sante. Joachim restitue à l’homme du peuple sa con­science poli­tique, son mépris des classes et du clergé, sa sex­u­alité et com­plex­ifie la nar­ra­tion dom­i­nante.

Autant de ques­tions se rap­por­tant à l’écriture de l’his­toire, à sa réécri­ture, à la mémoire, que les artistes Aurélie Ferruel & Florentine Guédon et Suzanne Husky, soulèvent à travers des œuvres prenant des formes aussi diverses que l’instal­la­tion, la sculp­ture, le film, ou la per­for­mance. Qu’est-ce qui demeure, qu’est-ce qui change ? Qu’est-ce qui se dit, qu’est-ce qui se tait ? Plutôt que de porter une seule voix, elles reposent leur récit sur des hypothèses et une diver­sité de témoignages, ceux d’arti­sans, de con­ser­va­teurs de musées, d’his­to­riens, de poètes ou encore d’agricul­teurs. Parce que l’his­toire s’abrite ailleurs, dans plusieurs lieux. Parce qu’elle est aussi l’invis­ible, ce qu’on n’entend pas.

Solenn Morel


1 Jacques-Olivier Boudon, Le plancher de Joachim, l’his­toire retrouvée d’un vil­lage français, Belin Editeur, 2017, p.14.