Pourquoi marcher quand on peut danser
Cécile Bouffard

En présence de Camille Vivier,avec une note de Clara Pacotte et un son de Livio Mosca

Pourquoi marcher quand on peut danser - From 12 September to 2 November

Commissariat : Karin Schlageter

Exposition du 13 septembre au 2 novembre 2019
Vernissage jeudi 12 septembre à 18h

Dans le cadre des Journées Européennes du Patrimoine, ouver­ture excep­tion­nelle
dimanche 22 septembre de 15h à 18h

Pourquoi marcher quand on peut danser. Pourquoi s’en tenir à la seule fonc­tion­nalité des objets et des gestes ? Comment dépasser l’oppo­si­tion entre l’utile et l’inu­tile ? L’art peut-il se fondre, se con­fondre avec la vie ? Le con­tact avec les œuvres que Cécile Bouffard a réal­isées pour le Centre d’art con­tem­po­rain Les Capucins nous invite à renouer avec un effort d’atten­tion. Il nous faut prendre le temps de les con­sid­érer et de percevoir les inten­tions et les affects qui les tra­versent. Chaque ligne, chaque volume, est comme une pensée qu’il y aurait à entendre, et à laquelle des­tiner notre écoute.

Face à ces formes, peut-être sommes-nous gagnés par le trouble ou la con­fu­sion. Le regard qui dérive, s’attarde sur une courbe sug­gérant une anse ou une poignée, un poten­tiel usage ; et puis tel fil raconte la corde d’une gui­tare, et ce morceau de tissu rem­bourré nous enveloppe dans l’idée d’un con­fort élégant et douillet. Mais le bois enduit, poncé et peint semble être froid et dur comme du métal, le vrai dur semble mou, les lam­beaux de latex ne savent pas nous dire s’il s’agit là d’une matière plas­tique ou organique. Les teintes des pein­tures, tex­tiles et autres matériaux ren­voient au fard, au cuir, à la chair, à l’os, un nuancier camé de l’épiderme. Pourtant, tout reste en sus­pens car les indices que les formes don­nent sont sans cesse remis en jeu, déjoués. La méta­mor­phose est per­ma­nente, et la forme peut à tout moment bas­culer de l’autre côté du fam­i­lier, dans l’étrange et le bizarre, la gêne ou l’incon­fort. En se main­tenant à la lisière entre dif­férents états, ces sculp­tures se tien­nent là comme le champ des pos­si­bles. Cette indé­ci­sion est vitale : c’est le signe d’une entrée en résis­tance, d’un refus de se laisser définir, enfermer dans une case.

Il y a des œuvres qui invi­tent à se nouer, et imag­iner des manières d’être à plusieurs. Ainsi de ce triple-fau­teuil, vari­a­tion sur le motif du con­fi­dent ou de la con­ver­sa­tion, ou de ce groupe de dia­pa­sons qui semble s’accorder comme le ferait un chœur. Il y a des formes douces et organiques qui accueil­lent et font se ren­con­trer les points extrêmes de la Terre, qui les font avancer ensemble, comme « l’instinct aveugle, mais con­ver­gent et har­monique d’un essaim d’abeilles » (Proudhon, Propriété,1840).
Il y a des fig­ures vire­voltantes, des sortes d’insectes ou de par­a­sites, il y a des fig­ures musi­cales, des formes lumineuses comme des lam­pions – et puis il y en a d’autres plus molles et plus lourdes aussi, moins ent­hou­si­astes, qui se lais­sent entraîner dans la ronde, ou sim­ple­ment bercer par cette fête, happer par l’appel d’air. Mais quelle est cette folie qui semble avoir gagné le groupe ? Ça vac­ille, et la ronde ressemble soudain à une danse de Saint Guy, les matières capi­ton­nées devi­en­nent l’indice de la cel­lule mate­lassée d’un hôpital psy­chi­a­trique, et la scène semble tout droit sortie de la Nef des fous.

Juste à côté, la faran­dole se fige dans une bulle de savon, un temps sus­pendu. Un groupe de femmes s’échappe de cette frénésie, cha­cune porte une sculp­ture qui semble la pro­longer, à l’instar d’un attribut. Elles appa­rais­sent comme les muses d’une mythologie per­son­nelle. Elles s’érigent en monde et disent : « Si je m’appro­prie le monde, que ce soit pour m’en dépos­séder aus­sitôt, que ce soit pour créer des rap­ports nou­veaux entre moi et le monde. » (Wittig, Les Guérillères, 1969). Elles nous font sentir que tout pour­rait être dif­férent. Elles nous font deviner la brèche, et les vir­tu­al­ités à même les choses, à même nos vies.

Karin Schlageter